“Slim Kabbaj est notre « Monsieur Bio » national par excellence” – Santé+ Magazine

Président du Club des entrepreneurs Bio (CEBio) et fondateur de la première franchise bio marocaine «Green village», Slim Kabbaj est notre « Monsieur Bio » national par excellence ! Il nous fait le plaisir de répondre à nos questions.

APRÈS 10 ANS DANS LE BIO AU MAROC, COMMENT VOYEZ-VOUS SON ÉVOLUTION ? Y A-T-IL UNE PRISE DE CONSCIENCE CHEZ LE CONSOMMATEUR ?

Je suis tout d’abord heureux de retrouver Santé + et son équipe, que j’ai connus au lancement du magazine. La réussite de ce magazine santé et bien-être est en soi le signe que la société marocaine a beaucoup évolué. Sans aucun doute, le consommateur marocain a pris conscience de l’importance de manger sain, en consommant notamment des produits issus de l’agriculture biologique. Il y a dix ans, la quasi-totalité des consommateurs considéraient qu’il n’y avait aucun intérêt dans cette pseudo-nouveauté et que tout le Maroc était naturellement bio. Aujourd’hui, la différence est marquante, en plus d’être évidente, et les questions sur le terrain portent plus sur les prix, la validité du logo, la rigueur de la certification et le sérieux du contrôle.

FINALEMENT LE BIO N’EST PAS UNE MODE ?

Effectivement, c’était la question du moment que se posaient les citoyens et les médias il y a dix ans au Maroc. Aujourd’hui, le débat s’oriente sur l’accessibilité, la démocratisation, et la traçabilité permettant de reconnaitre les produits véritablement « bios » sur le marché. Les pays du Nord, qui sont en avance et qui représentent un bon indicateur des tendances de consommation ont beaucoup avancé sur le sujet. Les chiffres d’affaires annuels de la filière Bio ainsi que les croissances en matière de consommation continuent d’augmenter de manière significative ; ce qui n’était une petite niche de consommation s’est transformée en un secteur économique à part entière, créateur de richesses et d’emplois, et générateur d’export. Les pays du Sud qui ont mis en place une stratégie sérieuse et proactive, il y a dix – quinze ans, sont en train d’en récolter les fruits, comme la Turquie ou la Tunisie, pour ne citer que nos proches voisins.

QUELLE EST LA DIFFÉRENCE ENTRE LE BELDI ET LE BIO ?

Comme chacun le sait, le Beldi a plusieurs significations dépendamment du contexte ; il peut qualifier des produits provenant de la campagne, provenant de la nature et transformés selon des méthodes traditionnelles par opposition ou produits modernes industriels; il peut s’agir également d’une race spécifique comme c’est le cas pour le poulet (poulet Beldi différent du poulet Roumi). Le Beldi peut être Bio, si et seulement s’il répond au cahier des charges de la filière biologique et qu’il est certifié par un organisme de certification. Attention donc aux confusions du Bio et Beldi, ou encore Bio et produits du terroir ou produits naturels.

POURQUOI L’ALIMENTATION DOIT-ELLE ÊTRE NOTRE PREMIÈRE MÉDECINE ?

Cette phrase d’Hippocrate, énoncée il y a près de 23 siècles, est adoptée comme leitmotiv ces dernières années. Après la deuxième guerre mondiale, il était devenu essentiel de nourrir des populations en grand besoins d’alimentation et donc de fournir de grands volumes de production. L’agrochimie y a vu l’opportunité d’utiliser des pesticides pour protéger les cultures et accroître les rendements, permettant par la même occasion de conserver plus longtemps la nourriture. Ces pratiques qui s’étaient internationalisées ont buté récemment sur les multiples maladies qui sont apparues, à l’instar des divers types de cancers, de maladies auto-immunes, de maladies mentales…et la science incrimine de plus en plus les produits chimiques et agissant pour certains comme perturbateurs endocriniens. Les agriculteurs, premiers concernés, se sont vite rendus compte que l’appauvrissement des sols entraînai une baisse du rendement, que l’eau et l’air étaient négativement impactés par les produits dits phytosanitaires, sans parler des pertes majeures en terme de biodiversité.

CETTE CRISE SANITAIRE A-T-ELLE ÉTÉ UN ACCÉLÉRATEUR DE PRISE DE CONSCIENCE AU SUJET DU BIO ?

Certainement ! J’utilise ce terme d’accélération d’ailleurs pour décrire l’attrait des consommateurs pour les produits Bio depuis le début de la pandémie. Les citoyens ont fait instinctivement le lien entre virus biologiques, système immunitaire et la nécessité de manger sain. Les campagnes de sensibilisation que nous menions tous, en tant qu’acteurs privés et publics, ont trouvé des oreilles plus attentives. Les Grands Marchés Bio Green Village et tous les points de vente qui proposaient des produits Bio, ainsi que les réseaux de distribution, comme Distribio, ont dû faire face à de fortes demandes. Les produits frais ont particulièrement connu un franc succès. Cette demande s’est accompagnée des exigences d’offres professionnelles et d’organisations performantes ; le temps de l’amateurisme et de la confusion est bientôt révolu. Aujourd’hui le marché doit entamer sa transformation et sa structuration pour être à la hauteur des enjeux nationaux.

COMMENT L’ETAT PARTICIPE AU DÉVELOPPEMENT DU BIO AU MAROC ?

Le Ministère de l’Agriculture, ministère de tutelle, a mis en place l’arsenal juridique, la loi 39-12 sur le Bio avec leurs décrets d’application. Ces avancées ont impliqué les professionnels et ont été accompagnées par un contrat-programme, piloté par l’interprofession. Cette première étape, incluse dans le plan Maroc Vert, a permis de mettre en évidence les atouts du secteur pour le pays sur les plans économique et social. Elle a permis aussi de réfléchir en profondeur aux stratégies nécessaires et a fait apparaître les fragilités institutionnelles et les manquements réglementaires.

QUE PENSEZ-VOUS DU PLAN « GÉNÉRATION GREEN » ?

Faisant suite au plan Maroc Vert, la vision Génération Green est une grande ambition nationale et s’inscrit dans l’ère du temps, faisant suite à la COP 22 de Marrakech ; elle devrait donner corps à une agriculture durable et à la création significative d’emplois, notamment pour une classe moyenne rurale. Le contenu programmatique est en cours de réflexion sur les différents niveaux de déclinaison : subventions, diversité de la production, transformation et valorisation, export.

En ce qui nous concerne, Club des Entrepreneurs Bio, nous avons fait de nombreuses propositions afin de mettre à jour les textes réglementaires et de créer une structure de partenariat public – privé adaptée et pérenne: l’Agence Bio. Nous avons avancé des projets structurants comme le Biopark national et les zones logistiques et agro-industrielles régionales, le soutien aux locomotives nationales et l’agrégation des petits agriculteurs autour de fermes pilotes et d’opérateurs leaders ; nous avons aussi proposé la mise en place d’un fonds dédié. On voudrait encourager les nouveaux projets à valeur ajoutée et start-ups autour de l’alimentation, de la cosmétique, des compléments alimentaires… Je pense donc que l’ambition Génération Green devrait changer à terme la physionomie de l’agriculture marocaine et valoriser le métier d’agriculteur, tout en développant en profondeur le tissu agro-industriel.

QUELLE EST LA PART DE L’AGRICULTURE BIO AU MAROC, COMMENT SE DÉVELOPPE-T-ELLE ?

Elle est faible, puisqu’elle représente moins de 1% de l’agriculture conventionnelle, soit environs 12 000 ha. Les pays avancés en Bio atteignent des surfaces bien plus importantes. A titre de comparaison, la Tunisie était à 370 000 ha en 2017, la Turquie à 530 000 ha en 2017, la France a dépassé 2 millions d’ha en 2018 alors que l’Espagne atteignait 2,2 millions d’ha. Au delà des indicateurs qu’il faudrait travailler à améliorer les prochaines années chez nous, le bon côté des choses se trouve dans les histoires des entreprises et des coopératives qui se sont lancées dans le Bio en prenant tous les risques et en innovant remarquablement, faisant la différence sur le marché national et sur les marchés internationaux. Le Club que nous avons créé en 2018 regroupe de très bons exemples, dont notre pays peut s’enorgueillir. C’est pourquoi je pense que le secteur est très prometteur et mérite une mobilisation de poids dans l’intérêt économique du pays.

LE PRIX DES PRODUITS BIO A BAISSÉ CES DERNIÈRES ANNÉES, COMMENT L’EXPLIQUER ?

C’est la loi naturelle de l’offre et de la demande. Ce qui est intéressant à noter, c’est qu’aux prémices du secteur Bio au Maroc, seule l’offre tirait le marché, notamment grâce au réseau de distribution privé Distribio qui avait osé l’aventure. Aujourd’hui on sent une évolution avec une demande qui augmente, imposant les produits Bio dans les grandes et moyennes surfaces, et dans de multiples points de vente, pharmacies, parapharmacies, magasins de proximité, partout dans le pays. Il y encore un cap à passer, que sont des produits locaux à valeur ajoutée et à prix accessibles. Ainsi la tendance est à la baisse des prix, bon an mal an ; le Bio néanmoins restera plus cher que le conventionnel, comme partout dans le monde.

PARLEZ-NOUS DU CLUB DES ENTREPRENEURS BIO – QUELLES SONT SES ACTIVITÉS ? SES OBJECTIFS ?

Le Club des Entrepreneurs Bio vient de la volonté partagée de divers opérateurs, dynamiques et pragmatiques, animés par la volonté de promouvoir la consommation Bio, à travers le développement et la création d’entreprises, par la conversion des opérateurs conventionnels vers le Bio, tout en restant concentrés sur l’intérêt collectif. Très rapidement, nous avons mis en place des actions fortes: le salon national du Bio en 2019 à Casablanca, les salons régionaux de Rabat puis Marrakech, des conférences sur la réglementation du Bio puis sur la nutrition, les trophées du Bio à l’export. Le livre blanc a été un tournant majeur de notre évolution et nous a positionné comme un acteur majeur dans le secteur, un partenaire logique du gouvernement pour remplir le vide et pour faire avancer le secteur, main dans la main avec le Ministère de tutelle. Aujourd’hui nous nous attelons à évoluer en fédération chargée de l’aval de la filière, regroupant les transformateurs, les distributeurs, les exportateurs. Nous allons, je l’espère efficacement, mettre à exécution notre livre blanc et l’ambition Génération Green avec nos partenaires du public.

COMMENT VOYEZ-VOUS L’ÉVOLUTION DU BIO AU MAROC DANS LES PROCHAINES ANNÉES ?

Nous sommes entrés dans une phase de clarification et les principaux concernés, secteurs public et privé, ont commencé à travailler en harmonie pour faire avancer le secteur et défendre la cause du Bio, pour des questions de santé et de respect de l’environnement : au sein du Ministère de l’Agriculture, la DDFP, l’ONSSA, au sein du Ministère de la Santé, la DMP, au sein du Ministère des Finances, l’ADII, etc. Le Bio va évoluer très vite. Nous allons voir plus de conversion vers l’agriculture et l’élevage Bio, plus de transformation de produits aux standards des produits de qualité européenne, plus d’innovation reliée aux terroirs régionaux, résultant sur un marché national actif et générant de plus gros volumes à l’export. Le consommateur sera rassuré dans son alimentation, plus accessible et à des prix raisonnables. Les dizaines de petits projets de création artisanale, de petites cuisines à la maison, que l’on voit sur les réseaux sociaux rentreront dans le circuit formel et leurs initiateurs, souvent des femmes, rejoindront les associations et les fédérations qui ont pignon sur rue, pour défendre leurs intérêts professionnels.

QUEL EST VOTRE RÊVE « BIO » POUR LE MAROC ?

J’ai le rêve d’un pays destination connue et reconnue pour son agriculture, ses produits locaux Bio dans les supermarchés et les épiceries, ses restaurants, ses cantines scolaires, un pays plateforme pour le Bio entre l’Europe et l’Afrique et le Moyen Orient, un pays dont les produits santé et bien-être sont des références recherchées partout dans le monde, un pays avec des projets d’envergure et qui rayonnent : Biopark, Institut et laboratoires de recherche, financements significatifs, un pays qui prépare les générations futures sur des bases de prévention et de préservation de la nature. C’est donc un rêve réaliste et, j’imagine, partagé !

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